Quand les mots deviennent des armes ou des ponts

Publié le par Nicolas Duquerroy

Il y a quelques jours, lors de la préparation d’une réunion pourtant simple, j’ai échangé avec une personne sur un sujet banal. Mais très vite, une tension est apparue entre nous.
Après quelques minutes d'échange, j’ai senti que les mots que nous utilisions n’avaient pas le même sens pour elle que pour moi. Comme si nous parlions la même langue, mais pas le même langage.
J’ai rapidement compris qu’elle n’utilisait pas certains mots à bon escient, ou qu’elle en ignorait l’origine et l'histoire.

Les mots ont un sens, mais également une histoire, une vie et lorsqu’on y ajoute, un manque flagrant de culture, un soupçon de mauvaise foi et parfois une pincée d’ignorance, on obtient un cocktail aussi fade que toxique. Ce phénomène est l’un des grands maux de notre époque, l’incapacité croissante à comprendre les choses dans leur nuance, leur profondeur, leur humanité.
Quand notre regard est filtré par des idées toutes faites, par un manque de culture ou des émotions mal digérées, on peut très vite mal interpréter, juger à tort, blesser sans le vouloir, et parfois entretenir des tensions inutiles.

Le sens des mots.

Chaque mot porte un sens. Mais il porte aussi une histoire, une mémoire, une évolution.
Et c’est souvent là que naissent les malentendus. Il arrive fréquemment que l’on confonde le sens d’origine d’un mot avec celui qu’il a acquis au fil de son évolution, et qui correspond à son usage actuel.
Prenons par exemple le mot “baiser”. Il vient du latin "baciare", qui signifiait “embrasser”.
Pendant des siècles, un “baiser” était un geste tendre, un signe d’amour, de respect ou d’amitié. On offrait un baiser à un enfant, à un proche, ou même dans les usages courtois entre nobles. Souvenez-vous aussi de cet épisode dans l'Évangile selon Luc, chapitre 7 quand Marie-Madeleine baissa les pieds de Jésus. Le terme "baisser" montre là un acte d’amour profond, de paix, de reconnaissance, mais aussi d’une profonde humilité. Un geste simple, mais fort, qui a d’une certaine manière contribuée à transformer le regard du monde sur le pardon, la dignité humaine et la compassion.
Mais dès le XVIIe siècle, son usage commence à ce modifier. Dans le langage familier, le verbe “baiser” prend une connotation sexuelle, souvent triviale, et ce sens s’impose progressivement jusqu’à aujourd’hui.
De nos jours, pour beaucoup, le mot évoque un acte sexuel pratiqué de manière crue, violent et vulgairement. Pourtant, son double sens existe toujours, et selon le contexte, il peut encore exprimer la tendresse, l’intimité, voire la poésie. Un même mot peut donc exprimer des choses très différentes. Tout dépend de la personne qui le prononce, de celle qui l’écoute, et de la manière dont il est reçu.

Autre exemple intéressant avec le mot "doléance”. Ce mot vient du bas latin "dolentia", qui signifie “douleur”.
Au Moyen Âge, une doléance était une plainte, l’expression d’une souffrance ou d’un sentiment d’injustice.
Mais avec la Révolution française, le mot prend une dimension nouvelle.
Les fameux cahiers de doléances deviennent des recueils dans lesquels le peuple formule ses attentes, ses propositions, ses demandes. Le mot quitte alors petit à petit le registre de la plainte individuelle pour entrer dans celui de l’expression collective, politique et citoyenne.
Aujourd’hui encore, dans les écoles, les mairies ou les réunions publiques, on parle de “doléances” pour désigner les suggestions, les remarques, les ressentis du public. Le mot est devenu un outil d’écoute, de dialogue, de participation.
Et pourtant, certains continuent à tort à percevoir ce mot comme une plainte excessive, voire une critique déplacée. Tout dépend du regard qu’on lui porte et parfois de l’intention de celui qui l’emploie ou qui le reçoit.

Prenons un autre exemple avec le mot “autorité”, l'un de ses mots que notre société aime critiquer.
Un mot parfois craint, souvent rejeté, accusé de tous les abus et qui est pourtant, à l’origine, bien loin du sens que nous lui donnons aujourd'hui.
Le mot “autorité” vient du latin auctoritas, dérivé de augere, qui signifie faire grandir, augmenter, faire croître.
Autrement dit, l’autorité, à la base, c’est ce qui élève, ce qui permet à l’autre de se construire, de progresser, de trouver sa place.
Dans l’Antiquité romaine, l’auctoritas n’était pas une contrainte. C’était même la reconnaissance naturelle accordée à quelqu’un pour sa sagesse, son expérience, sa capacité à guider les autres. Ce n’était pas une domination, mais plutôt une forme de respect.
Mais au fil des siècles, le mot a changé de registre. Il a été associé aux figures du pouvoir, comme celles du rois, des prêtres, des patrons, des politiciens ou encore des chefs de famille.
Puis, dans certaines périodes plus dures ou plus autoritaires, il a pris une connotation négative . En effet l’autorité est devenue synonyme d’oppression, d’obéissance aveugle, de rigidité.

Aujourd’hui, le mot “autorité” est devenu ambivalent. Pour certains, il est nécessaire, rassurant, mais pour d’autres, il est dangereux, étouffant. Certaines personnes l’associent parfois à l’école, à la police, à la politique, à la religion et selon les expériences vécues, le mot prend un aspect très négatif, alors qu'il est à l'origine de son histoire une forme de liberté.

Prenons justement comme dernier exemple, le mot “liberté”. Un mot puissant, un mot noble, un mot essentiel à notre pays.
Le mot "liberté" vient du latin "libertas", qui désignait, dans la Rome antique, le statut d’un homme libre, par opposition à l’esclave. Être libre, c’était ne pas être sous la domination d’un maître, pouvoir choisir, parler, agir et participer à la vie de la cité.
Avec les Lumières, puis la Révolution française, le mot prend une autre ampleur. Il devient un droit fondamental, universel, inaliénable. Il s’inscrit au cœur de notre devise nationale, que je vous rappelle, est Liberté, Égalité, Fraternité.
Mais aujourd’hui, le mot “liberté” est souvent malmené, voire même en danger.
Certains y voient le droit de tout faire, sans contraintes ni responsabilités. D’autres y voient la possibilité de vivre dignement, dans le respect de soi, des autres et des lois.
Et puis, il y a ceux qui l’utilisent comme un outil de manipulation ou d’opposition, en criant à l’atteinte à leur liberté dès qu’une règle vient rappeler le cadre du vivre-ensemble.
Le mot devient aujourd'hui flou, récupéré, vidé de son sens. Et quand un mot aussi essentiel pour la République perd son équilibre, c’est toute la société qui vacille.

Nous le voyons quotidiennement, le vrai danger, c’est lorsque les mots sont déformés pour blesser, diviser, manipuler. Sur les réseaux sociaux, dans certains cercles, dans certains médias des mots issus de textes religieux, politiques ou administratifs sont sortis de leur contexte, déformés, répétés, amplifiés. On joue sur leur ambiguïté, mais aussi sur la méconnaissance de leur étymologie chez certaines personnes pour semer la peur, entretenir la colère, nourrir la méfiance, désinformer et parfois, fragiliser les fondations même de notre démocratie.
Un mot, mal compris, peut semer la discorde. 
Un mot, mal utilisé, peut blesser. Un mot, mal interprété, peut diviser.

Vous vous demandez sûrement comment faire pour que les mots restent ce qu’ils doivent être, des sources de culture, de lien, de savoir et de liberté ?
Peut-être simplement en reprenant le temps de les comprendre.
Cela passe par l’éducation, la lecture, la curiosité de découvrir leur origine et leur histoire ou encore leur transformation au fil des siècles.
Ne laissons pas les raccourcis, les slogans, les manipulations ou la désinformation polluer notre manière de penser, de parler, de vivre.
Et surtout, restons vigilants face à ceux qui manipulent les mots pour servir leur intérêt.
Les mots sont puissants, ils peuvent blesser autant qu’une arme.
Mais ils peuvent aussi, et c'est ce que j'aime, rassembler, apaiser, construire des ponts entre les êtres.

Tout dépend de ce que nous choisissons d’en faire.

Nicolas Duquerroy

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Le sens des mots

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